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    Saison 1 : SOLARIS
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7h40. Le toit en tĂ´le du chantier d’ÉdĂ©a chauffe dĂ©jĂ sous les pieds de Prosper, mĂŞme Ă travers les semelles de ses bottes. Il tient le dernier panneau Ă deux mains, un genou calĂ© contre la charpente, et ajuste l’inclinaison au jugĂ© — un centimètre, pas plus, il le sent avant de le voir. Quinze ans Ă faire ce geste lui ont appris Ă se fier Ă ses mains plus qu’Ă un niveau Ă bulle. En contrebas, IsmaĂ«l, son assistant depuis trois chantiers, lui tend les vis une Ă une sans qu’il ait besoin de demander. Le silence entre eux est un silence de travail, pas un silence vide. Prosper visse, teste du pouce la fixation, hoche la tĂŞte pour lui-mĂŞme. Douze panneaux posĂ©s, deux Ă finir. Dans deux heures, ce sera propre, net, une installation de plus qu’on ne rouvrira jamais pour cause de malfaçon.
Le tĂ©lĂ©phone vibre contre sa cuisse Ă travers la poche du pantalon. Il l’ignore — on ne lâche pas un panneau Ă moitiĂ© fixĂ© pour rĂ©pondre Ă un appel. Il vibre encore, s’arrĂŞte, reprend presque aussitĂ´t. Trois fois de suite, ça, ce n’est jamais anodin. Prosper visse la dernière fixation, redescend l’Ă©chelle avec la prudence machinale de quinze ans de chantiers, essuie ses paumes sur son pantalon avant mĂŞme de sortir le tĂ©lĂ©phone — un vieux rĂ©flexe, ne jamais salir un appareil avec des mains pleines de silicone.
— Allô, tantine ?
Sa voix, Ă l’autre bout, est mĂ©connaissable — hachĂ©e, trop rapide, comme si elle retenait quelque chose derrière chaque mot.
— Prosper… ils sont venus ce matin. Pour ton oncle. DĂ©tournement de fonds, ils disent. Il est au commissariat central, on ne sait rien de plus, l’avocat doit nous rappeler.
Prosper ne rĂ©pond pas tout de suite. Il regarde sans les voir les douze panneaux qui brillent au soleil derrière lui, ce chantier qu’il vient de terminer et qui, comme les trente prĂ©cĂ©dents, porte le nom de son oncle sur le bon de commande. Sa tante continue de parler — caution, avocat, on verra en fin de journĂ©e — mais les mots glissent, il n’en retient que des bouts. Il raccroche par automatisme, en disant quelque chose comme « je te rappelle », sans ĂŞtre certain de l’avoir vraiment dit.
IsmaĂ«l l’appelle depuis le toit, une vis Ă la main, pour la finition. Prosper remonte l’Ă©chelle. Ses gestes sont les mĂŞmes, prĂ©cis, mĂ©thodiques — mais quelque chose, dans sa poitrine, tourne au ralenti, comme un moteur qui continue de fonctionner alors qu’on vient de lui couper l’essence.
Le soir, dans son salon Ă Douala, il ne mange pas. Il sort le vieux cahier Ă spirale oĂą il note ses factures depuis le dĂ©but — jamais informatisĂ©, jamais eu le besoin. Sous la lumière du plafonnier qui grĂ©sille un peu, il additionne, ligne par ligne, tous les chantiers des cinq dernières annĂ©es. Le stylo court, s’arrĂŞte, reprend. Le total tombe, sans appel : sur les cinq dernières annĂ©es, sept francs sur dix gagnĂ©s portent le nom d’un seul homme. Un homme qui, ce soir, dort sur un matelas de commissariat.
Prosper repose le stylo Ă cĂ´tĂ© du cahier ouvert. Il reste assis longtemps, dans le silence du salon, les mains posĂ©es Ă plat sur la table — les mĂŞmes mains qui, ce matin, savaient exactement oĂą visser. Pour la première fois depuis qu’il a montĂ© son affaire, elles ne savent plus vers quoi se tendre.
Trois semaines après l’arrestation, Prosper est assis dans le couloir des bureaux de SOLARIS Ă Douala, dossier fermĂ© sur les genoux, une jambe qui tape un rythme nerveux contre le carrelage qu’il n’arrive pas Ă arrĂŞter. Il a mis sa chemise la plus repassĂ©e. Dans le dossier : ses certificats d’installation, des photos de chantiers, deux lettres de recommandation de clients satisfaits — tout ce qu’il sait prouver. RenĂ©, chef de service Communication ici, lui a obtenu ce rendez-vous : un projet de franchise en zone rurale, sa porte de sortie depuis que son plus gros client dort en cellule.
9h12. Le rendez-vous Ă©tait Ă 9h. Prosper regarde sa montre, referme la main sur le dossier, la rouvre. Ă€ sa gauche, une jeune femme attend elle aussi, un carnet fermĂ© sur les genoux, le regard fixĂ© sur un point du mur. Elle n’a pas touchĂ© son tĂ©lĂ©phone depuis dix minutes. Prosper l’observe du coin de l’Ĺ“il — pas par curiositĂ©, juste parce que l’immobilitĂ©, chez les autres, l’agace autant que chez lui-mĂŞme.
— On vous a oubliée aussi ?
Elle tourne la tête, met une seconde à répondre, comme si la question la sortait de loin.
— On dirait bien.
Silence. Prosper tapote le dossier du bout des doigts. Il n’a jamais su rester tranquille dans un silence qui dure. Il relance, presque malgrĂ© lui :
— Vous venez pour un poste ?
— Un conseil. Mon oncle travaille ici. J’ai fini mes Ă©tudes, je ne sais pas encore… par oĂą commencer.
Elle dit ça d’une voix Ă©gale, sans se plaindre, et pourtant quelque chose dans la manière dont elle serre son carnet contre elle en dit plus long que la phrase. Prosper hoche la tĂŞte, sans commentaire — il n’est pas du genre Ă donner des conseils Ă des inconnus non plus. Le silence revient, moins tendu cette fois. Elle finit par dĂ©signer le dossier sur ses genoux d’un mouvement de menton :
— Vous, on dirait que vous êtes venu conquérir le monde.
Il sourit, un peu malgré lui, resserre sa prise sur la chemise cartonnée.
— Quinze ans de métier là -dedans. Ça devrait suffire.
Elle ne répond pas tout de suite. Puis, doucement, presque pour elle-même plus que pour lui :
— Mon oncle dit toujours que le plus dur, ce n’est jamais ce qu’on sait faire. C’est ce qu’on n’a jamais eu Ă apprendre.
Prosper ouvre la bouche pour balayer ça d’une rĂ©plique — il en a l’habitude — mais rien ne vient. La phrase reste plantĂ©e lĂ , entre eux, quand la porte s’ouvre enfin et qu’on l’appelle.
Dans la salle de rĂ©union, trois responsables feuillettent son dossier avec des hochements approbateurs. Installations impeccables. ZĂ©ro reprise en quinze ans. Le sĂ©rieux, personne ne le conteste. Puis l’un d’eux referme la chemise cartonnĂ©e et pose les mains dessus, calmement :
— Sur le papier, vous ĂŞtes exactement le profil qu’il nous faut. Concrètement, comment comptez-vous attirer des clients qui ne vous connaissent pas encore ?
Prosper commence Ă rĂ©pondre — son sĂ©rieux, ses installations, son carnet de chantiers en dix ans — et il s’entend, en mĂŞme temps qu’il parle, tourner autour de la question sans jamais la toucher. Les trois visages en face de lui restent polis, attentifs, mais personne n’Ă©crit rien. Personne ne dit que la rĂ©ponse suffit. Personne ne dit qu’elle ne suffit pas non plus. Il ressort avec la mĂŞme poignĂ©e de main ferme qu’Ă l’entrĂ©e, et la certitude, nouvelle et dĂ©sagrĂ©able, que pour la première fois de sa carrière, il vient de perdre une rĂ©union sans savoir exactement comment.
L’appel arrive un mardi, en fin de matinĂ©e, pendant que Prosper est Ă plat ventre sous un onduleur dĂ©fectueux chez un particulier Ă BonabĂ©ri, un tournevis entre les dents. Le numĂ©ro affichĂ© est celui de SOLARIS. Il recrache le tournevis dans sa paume, s’essuie rapidement la main libre sur sa chemise avant de dĂ©crocher — rĂ©flexe, toujours, ne jamais salir un appareil.
— Monsieur Prosper, bonjour. Nous avons repris votre dossier en comité.
La voix est posĂ©e, professionnelle, de celles qui ne laissent rien deviner avant la phrase suivante. Prosper se redresse, cogne sa tĂŞte contre le châssis mĂ©tallique de l’appareil, ravale un juron.
— Techniquement, votre profil est exactement ce qu’il nous faut. Mais une franchise complète, d’entrĂ©e, ce serait prĂ©maturĂ© pour les deux parties. On vous propose autre chose : une zone test, six mois, un secteur rural dĂ©limitĂ©. Si vous gĂ©nĂ©rez des ventes rĂ©elles auprès du grand public — pas des commandes qui tombent toutes seules — on rouvre la discussion pour le rĂ©seau complet.
Prosper reste assis par terre, le dos contre le mur frais du salon, l’onduleur ouvert Ă cĂ´tĂ© de lui comme un patient laissĂ© en pleine opĂ©ration. Il rĂ©pond ce qu’il faut rĂ©pondre — merci, bien sĂ»r, comptez sur moi — d’une voix qui, Ă ses propres oreilles, sonne un ton trop haut, un ton trop pressĂ©. Il raccroche. Reste immobile un moment, le tĂ©lĂ©phone encore chaud dans sa paume.
Six mois. Pour prouver quelque chose qu’il n’a jamais eu Ă prouver.
Il finit la rĂ©paration machinalement, les gestes sĂ»rs comme toujours — visser, tester, refermer le boĂ®tier — pendant que l’autre partie de sa tĂŞte tourne ailleurs. En rangeant ses outils dans le coffre de la voiture, la phrase de la jeune femme du couloir lui revient, intacte, comme si elle avait attendu ce moment prĂ©cis pour se faire entendre : « Le plus dur, ce n’est jamais ce qu’on sait faire. C’est ce qu’on n’a jamais eu Ă apprendre. »
Il claque le coffre plus fort que nécessaire.
Sur le trajet du retour, embouteillĂ© comme tous les mardis soir Ă l’entrĂ©e de Douala, Prosper regarde dĂ©filer les boutiques, les enseignes, les panneaux publicitaires peints Ă la main sur les devantures. Pour la première fois, il ne les regarde pas comme un passant. Il se demande, pour chacune, comment elle fait pour exister — comment elle attire quelqu’un qui n’a jamais entendu parler d’elle. Lui n’a jamais eu Ă se poser cette question. On venait Ă lui. Un seul homme suffisait.
ArrivĂ© chez lui, il ne sort pas tout de suite ses cahiers de comptes. Il reste assis dans la voiture, moteur coupĂ©, les mains sur le volant, Ă regarder sans le voir le portail de sa cour. Ce n’est pas un panneau mal fixĂ©. Ce n’est pas une installation Ă reprendre. C’est un trou qu’aucune compĂ©tence technique ne vient combler — et pour la première fois depuis quinze ans, Prosper n’a aucune idĂ©e de l’outil qu’il faudrait prendre pour le rĂ©parer.





